Le 7 juin 1915 - le front - Ma chère Blandinette...

Je viens de recevoir ta lettre datée du 5 juin, alors tu vois elles ne mettent pas plus de temps qu’en Corse. Je vois que vous êtes toujours en bonne santé et que chacun turbine de son côté pendant que moi ici je fais l’imbécile et le fainéant. Ma santé est toujours excellente et sommes toujours au repos.
Tu me dis qu’il pleut souvent et pourtant depuis que je suis parti de Marseille, je n’ai pas vu tomber une goutte, ça commence même à être sec ici, alors tu vois que ce n’est pas le même temps. Mais il fait une chaleur comme en été. Seulement, on est tellement fainéant qu’on craint le chaud pire que les chiens.
Tu me dis que lorsque je serai en première ligne, il faudra bien me ménager, mais ça tu peux croire que je le sais faire et puis en première ligne, on n’est pas moins exposé qu’en deux ou troisième ligne, car les boches ne nous lancent pas d’obus et c’est déjà quelque chose de n’avoir pas d’obus de leur part. Ca ne m’a pas effrayé du tout, pourvu qu’ils ne tombent pas trop près. On en fait pas cas, ici les obus tombent près et loin, ça nous fait cacher mais tu peux croire qu’on ne s’en fait pas pour ça.
Hier, je suis allé à la messe et aux Vêpres et chaque soir, je vais au mois du Sacré-Cœur. Regarde le brave petit chasseur que je fais.
Les cerises ne vont pas tarder à changer non plus ici. Seulement, il n’y en a pas beaucoup. Tu m’as parlé que tu faisais les XX avec tes lapins, alors si toutefois tu avais une pièce de 20 ou 30 francs de reste ou davantage, ça n’y fait rien plus. Il y en a mieux, ça vaut, tu pourrais les envoyer, car à présent qu’il fait chaud, on a soif. Ici, l’eau n’est pas bonne et le vin nous le payons 14 sous le litre. Alors tu comprends, on en boit quelques uns de temps en temps, alors je compte sur toi pour recevoir un mandat car je n’en ai guère plus, ou du moins, je n’attends pas le dernier moment.

Je ne t’en dis pas davantage car mon papier comme tu le vois se remplit. Surtout ne vous en faites pas pour moi, car crois-le je ne m’en fais pas du tout. Ton petit Riri qui pense à vous. Le bonjour à Rémy et Ferdinand.

PS : Je n’ai pas attendu jusqu’à présent pour donner mon adresse à vos commandes. Jean Mairin.