24 juin 1915 - le front - Ma chère petite sœur...

Je réponds à ton aimable lettre reçue hier soir avec grand plaisir de vous apprendre tous en bonne santé et pour remercier la maman de ces 9 francs qui sont arrivés à très bon port et je suis tout disposé à les boulotter, car les tiens sont déjà finis. Si tu veux m’en tenir, je te les dérouillerais malgré que je sois de temps en temps dans les tranchées. Puis je n’attends pas d’être à bout pour réclamer.
Alors les boches, d’avoir envoyé de la terre dans notre eau avec leurs obus, ça commence à t’effrayer, mais tu peux croire que les obus envoient la terre au moins à 100 m de l’endroit qui est bombardé. Tu peux croire que tant que nous recevons que la terre, ça nous fait guère peur. On ne s’effraye pas si facilement que ça.
Je vois que tu fais toujours du commerce avec tes poussins, mais pense que moi j’y ai toujours un droit. Puis ici j’en vois aussi, seulement je n’y ai pas droit, alors tu m’as toujours dit que tu auras peine à faire fortune et hier encore tu oses m’inviter à aller les manger mais tu peux croire que moi je n’ai pas envie de devenir comme tes poussins.
Aujourd’hui , ce matin, nous avons fait une petite marche dans un côté où je n’avais encore pas passé, alors je ne demande qu’à trotter d’un côté ou de l’autre, pourvu que je vois du pays. Ça fait mon affaire. Nous sommes toujours au repos. Ces jours-ci, je vais battre au fléau et encore c’est une femme. Tu vois qu’elles travaillent aussi. Les fléaux sont longs et puis la « xx », je ne sais pas le nom en français, le battant si tu veux, c’est gros comme la barre de la porte de l’écurie. Alors tu parles pour lever ça si il faut être forts. Cette femme s’y entend, elle est toute seule avec une jeune fille de 18 ou 20 ans. Elle s’arrange aussi comme elle peut.
Recevez mes remerciements et amitiés. Votre Riri qui ne s’en fait pas. Vareille.