18 juin 1915 - le front - Ma chère petite sœur...

Depuis hier soir, nous voilà de nouveau au repos pour quelques jours. Tu peux croire que nous en avions besoin pour nous nettoyer car on était rudement sales. Le plus malheureux, c’est que nous sommes dans un petit village où il faut laver dans un seau, alors ce n’est pas trop commode. On s’habitue à tout tu sais ici. J’ai donné ma chemise à laver car ce n’est pas assez commode pour la laver comme il faut dans un seau.
Je pense que vous êtes tous en bonne santé. Pour moi, ça va à merveille. Je crois que les boches seront obligés de partir car il arrive beaucoup de renfort et sont déjà obligés de reculer, alors avec du renfort, je pense qu’ils prendront la fuite. Par ici, il y a neuf corps d’armée, alors tu vois si il y en a populot.
Je crois que ça finira quand même bien, on commence d’abord ici par le nord, car c’est ici qu’ils viennent le plus, mais tu peux croire que ça a assez duré. Tu ne peux pas comprendre la vie que c’est ici : les obus qu’on leur envoie, c’est incomparable, tout le temps, jour et nuit on les bombarde. Eux bombardent aussi mais bien moins que nous.
Plus rien pour aujourd’hui. Vous devez bien bûcher car il fait bien beau ces jours-ci. Les pommes de terre n’ont-elles pas la maladie cette année ?

Votre petit Riri qui vous embrasse tous bien tendrement et qui ne s’en fait pas. Je vais manger la soupe. Riri.

J’ajoute une deuxième feuille à ma lettre pour t’expliquer le repas que je viens de faire et tu verras par là qu’on ne se fait pas de bile. Nous avons mangé d’abord une portion de viande à la sauce piquante, un plat de riz et un quart de vin. Nous y avons ajouté du vin blanc, des artichauts, du fromage, des biscuits comme dessert. Notre sergent qui nous servait les biscuits et le caporal les artichauts. Ensuite le café avec la goûte de cerise, puis une petite liqueur du sergent, et pour finir le champagne alors tu dois comprendre qu’on ne s’en fait pas, c’était un joli petit gueuleton pour des chasseurs. Tu vois comme on sait se soigner pour qu’on signe. Vous n’avez pas à vous en faire pour moi, car je ne m’en fais pas pour vous. Pendant ce temps, vous turbinez comme des forçats.
Je fais ma lettre sur la table de ces pauvres gens qui nous logent et que nous emmerdons tout le temps.

Le bonjour aux voisins et surtout à Rémy et les parents. Votre petit chasseur qui ne s’en fait pas. Henri.