6 fév. 1915 – Corté - Ma chère Blandine…

Je réponds à ta lettre que j’ai reçue aujourd’hui avec grand plaisir en m’apprenant que vous êtes tous en assez bonne santé. Pour moi, je me porte toujours à merveille, quoique aujourd’hui, ça pourrait mieux aller car hier après-midi, on nous vaccinait pour la Typhoïde, alors aujourd’hui nous avons le bras un peu raide et douloureux, mais c’est une maladie qui nous amuse plutôt.
Aujourd’hui, nous n’avons rien fait. Ceux qui ce matin ne se sont pas fait porter malades, après-midi somme allés nous promener avec le fusil et moi j’étais du nombre. Il y avait deux bonnes femmes qui nous suivaient : une portait une espèce de gaufre et l’autre du pain et du vin, alors j’ai mangé deux ou trois gaufres et avec Albert bu un demi litre de vin. Voilà le travail d’aujourd’hui et hier sommes allés au tir le matin, où nous avons passé une très belle journée. Le matin, il faisait un peu froid, alors nous avons allumé le feu, par conséquent tu vois que nous ne sommes pas trop malheureux. A dire vrai, on passe de bien belles journées.
Alors dimanche vous avez eu beaucoup de visites, ça me fait plaisir de voir que des jeunes soldats futurs pensent à moi. Tu as presque l’air de dire que je ne vous écris pas assez souvent, cependant je vous écris toujours un jour, non l’autre au moins. Il me semble que ça fait assez souvent. Du reste, moi j’en reçois pas toujours si souvent, et puis enfin vous n’avez pas à tirer peine du tout car ici nous sommes très bien.
Je crois qu’Albert n’a guère besoin de ceinture. Il en trouve ici lui. Tu me dis qu’il se plaint de la nourriture, cependant il a tort et bien tort. Il n’est pas si bien chez lui. Je trouve qu’il ne mange pas beaucoup. Pour moi, je me trouve très bien. On endure ni faim, ni froid et jamais on ne travaille pour se fatiguer. Le soir, on est tranquille comme batiste, en faisant des lettres, on fume la pipe et en attendant la veille passe et puis on chante. Tu peux croire qu’on ne se fait du mauvais sang ici. Aujourd’hui, il y a eu une revue pour ceux qui étaient mobilisables, c’est-à-dire les anciens et les caporaux. Il y a un autre départ vendredi.
Je joins à ma lettre une autre photo. Je pense bien que tu en as déjà reçue une. Je vois que le temps te dure à me voir en pioupiou. Je pense que tu me reconnaîtras. Malgré que tu ne m’as jamais vu.
Albert continue à suivre son peloton. Ceux qui étaient proposés pour les réformes ont passé le Conseil aujourd’hui. Dans la compagnie, il y en a un seul de réforme.
Plus rien pour aujourd’hui. Embrasse bien le papa et la maman pour moi, ainsi que toi, Maria et Rir. Le bonjour à Rémy et Régis. Ton petit frère pioupiou qui pense à vous. Vareille Henri.
PS : Demain, je me fais tirer seul et je te l’enverrais. Je vais écrire à Louis Chatelus.