5 avril 1915 (arrivée le 7 avril) - Lyon Saint-Just - Ma chère Blandine…

Si je ne vous écris pas souvent, c’est que je deviens paresseuse pour écrire, autant j’étais vaillante autrefois, autant cela me fait de peine à présent. Il faut bien dire aussi qu’en ce moment Camille m’absorbe toute entière. Il me faut souvent lui écrire et de longues lettres pour qu’il ne se décourage pas, car le pauvre Petit a déjà fait pas mal de stations dans les tranchées et c’est bien providentiel qu’il ne lui soit encore rien arrivé. Nous avons de ses nouvelles chaque semaine, mais en ce moment, les lettres restent longtemps en route. Sa dernière très courte, juste pour nous donner signe de vie a mis 9 jours à nous parvenir. Il leur est expressément défendu de mettre des détails mais nous savons cependant qu’il est en ce moment dans les Hauts-de-Meuse à Roncourt. Nous avons vu un adjudant de sa compagnie ici à Lyon, il n’a pas beaucoup de temps à lui, car lorsqu’il est au repos, il fait de la couture.
Je plains de tout mon cœur la pauvre Maria de n’avoir pas de nouvelles de son mari. Elle doit être parfois bien triste, mais au moins elle n’est pas seule puisqu’elle est avec vous autres. Quel bonheur pour une femme d’avoir encore ses parents, combien je l’envie en ce moment, que de larmes j’ai déjà versées depuis cette maudite guerre. Quelle angoisse pour les Mamans surtout.
Henri a eu l’amabilité de nous envoyer sa photographie, nous avons constaté qu’il se portait à merveille. Il nous a fait une lettre pleine de courage aussi, il fera certainement tout son devoir. Sa Maman priera bien pour lui.
Je vais joindre à ma lettre quelques prières pour la paix, tu auras l’obligeance d’en donner une à la femme d’Henri. Elle la dira avec ses enfants et son mari lui sera peut-être bientôt rendu. Si elle voulait m’écrire deux mots pour me donner de ses nouvelles, elle me ferait plaisir. Tu lui donneras mon adresse de la rue des Prêtres.
J’ai relevé un modèle de chaussettes au crochet, je te l’envoie. Il est très facile à faire et va bien vite pour les chaussettes en coton. C’est parfait et même pour celles-ci de laine. Je n’ai pas eu la moindre difficulté pour réussir pour peu que l’on sache faire le crochet, c’est un jeu d’enfants. Aussi dans ta prochaine, tu voudras bien m’en donner des nouvelles. Ce sera à toi de voir pour la quantité de mailles à mettre car il est bien certain que pour le coton, il en faudra davantage.
Je termine donc en vous souhaitant à tous bon courage et bonne santé. Quant à la mienne, elle n’est pas bien fameuse en ce moment. Un peu de gaieté ferait tant de bien. Je vous embrasse tous de tout cœur et vous envoie mes meilleures caresses pour le Petit de Maria, mon tout petit Cousin. Votre Cousine bien dévouée. F.R. (12 rue des Prêtres, Lyon-Saint-Jean).