Je réponds à ta lettre que j’ai reçue ce matin avec plaisir en apprenant que vous êtes tous en bonne santé. Tu me dis même être plus dure que moi, mais cela n’est pas possible, car moi le travail ne me gêne pas. Pendant que toi tu fonds tes graisses, moi j’augmente les miennes, car tu peux croire, bien que je sois resté à l’hôpital, je n’ai pas maigri, au contraire et puis j’ai toujours un appétit de diable.
Hier en arrivant ici, j’ai mangé une bonne soupe de riz et comme rata, il y avait un bon plat de morue, alors moi je suis allé acheter pour deux sous de fromage et je me suis bien régalé. Autrement on mange toujours du riz ou des macaronis. Heureusement que moi je l’aime bien, alors c’est pour ça que je m’engraisse.
Ici à la caserne, pendant que je n’y ai pas été, les chambres on l’a tout tourné dessus dessous, on a mélangé les escouades. Moi je couche dans une autre chambre en face celle de l’escouade. Nous y sommes deux de la 11ème et les autres, c’est surtout des Corses, mais je crois que je n’y resterai pas bien longtemps.
Hier matin, tous ceux qui étaient à la caserne, on les a habillés à neuf et ils ont passé la revue devant le commandant pour voir si ils étaient bons pour faire campagne. Tous ceux qui étaient partis de l’hôpital avant moi comme Albert l’ont passé aussi, mais on ne sait encore quand est-ce qu’ils partiront, alors il est presque sûr que moi je partirais quelques jours plus tard. Du reste, je n’ai plus mes effets de guerre. Au magasin, on m’a tout tourné mon paquetage, alors il faut qu’on m’habille de nouveau à neuf. En attendant, tous mes copains vont foutre le camp et moi je resterais ici quelques jours de plus. Je ne reprends l’exercice que jeudi. Cet après-midi, l’adjudant ne savait pas que nous faire pour nous emmerder, alors il nous a envoyé laver tout notre linge, tous ceux qui étaient à l’hôpital, nous étions très bien car il ne fait pas froid du tout, seulement pour le sécher ce n’est pas commode, car ce matin, nous avons eu la pluie et le temps a tout à fait la manière de vouloir recommencer. J’ai lavé 2 mouchoirs, 2 paires de chaussettes, ton torchon et mon tricot, alors tu vois si j’ai fait une bonne lessive.
Pendant mon séjour à l’hôpital, la campagne a bien changé. Certains arbres commencent à verdoyer, les luzernes ont déjà 4 doigts de haut, on connaît bien que l’on rentre au printemps.
Alors l’oncle Henri n’est pas bien loin des boches, tu me dis que lui aussi n’a que recours au bon Dieu, mais ça je le crois. Il ne doit pas y en avoir beaucoup qui ont recours au diable.
Pour quand à Riri, lui voulait chanter les Vêpres à sa manière, il voulait faire comme les autres. La maman avec ses chèvres, tu peux lui dire qu’elle n’est pas dégoûtée en acheter une autre, j’admets qu’on ne l’ai pas trompée, mais ça n’empêchera pas la chèvre de crever. Enfin, en attendant elle vous fera manger quelques picodons.
Je ne vois plus rien de nouveau pour aujourd’hui, rien que à bien vous embrasser tous. Le bonjour à Rémy et à Julou. Reçois les meilleurs souvenirs et amitiés de ton petit soldat qui pense à vous tous et ne s’en fait pas. Ricou.
PS : hier soir je suis sorti en ville et suis allé voir s’il n’y avait pas de carte du séminaire, mais il n’y a pas. J’ai acheté une boîte et une chaîne pour ma montre, car mon bracelet était cassé. En même temps, ce sera un souvenir de Corté.
A présent, le réveil est à 9h30, on a changé tous les sergents et même les caporaux pendant que je n’y ai pas été.
A bientôt le plaisir de nous voir. V.H.