23 mars 1915 (arrivée le 27 mars) - Corté - Bien chère petite sœur…

Hier soir, Albert m’a apporté 4 lettres dont deux de ta part, une d’Elisabeth et une de Ferdinand. Je vous que vous êtes toujours en bonne santé et surtout que vous buchez fort pendant que moi ici je fais le fainéant toute la journée et que j’aurais tant envie de travailler mais il faut attendre quelques jours encore.
Ma santé est toujours excellente. Je me porte à merveille. Je vois sur ta première lettre que tu as peur que je ne te dise pas la vérité, mais tu peux le croire. Il y a longtemps que je suis guéri,e cnore aujourd’hui on ne m’a pas mis sortant, alors il est probable que je finirais mes 20 jours, car il y a 18 jours en attendant je tire une bonne flemme.
Ce matin, Albert est revenu me voir, car il y avait l’enterrement d’un jeune soldat qui est rentré à l’hôpital vendredi et il est mort dans la nuit de dimanche à lundi d’une obstruction intestinale. Il ne s’est pas fait soigné longtemps. Il y avait pas mal de soldats, le commandant, un major, le lieutenant de la compagnie, les curés sont venus le chercher à l’hôpital, il y en avait 3, ça fait le 5ème de la classe 1915 qu’on enterre ici à Corté.
Alors vous ne vendez pas la Gallarde, jusqu’à nouvel ordre a-t-elle bien du lait ? je pense que tu m’enverras ce que la fayne a pesé et combien on l’a payée. Tu me dis que vous avez déjà semé des pommes de terre. Vous êtes vaillants cette année et tu as aussi ramassé un plein calabert de feuilles. Vous êtes plus en avance que lorsque moi j’y étais. Il ne vous faudrait pourtant pas bûcher à être malades.
Sur la maman, il vaut mieux en faire moins et que ça dure longtemps, tu me dis si je pouvais me défendre comme vous autres, mais tu peux croire que je n’ai pas bien de peine pour me défendre en ce moment. Le souci du travail ne m’empêche pas de dormir, pourvu que ça dure longtemps comme ça, je pourrais y tenir. Tu peux croire que lorsque je quitterai Corté pour aller voir mon pays, comme tu me dis, alors je serais content de laisser cette sale Corse et rochers, quoique il faudrait aller peut-être dans un pays où je ne serais pas mieux pour ça, mais au moins je serais en France. Pour vous, ça ne presse pas, mais moi d’une manière le temps me dure.
Jules vous amuse toujours bien, tant mieux, il vous donne au moins un peu de distraction. Donne le bonjour au petit Ferdinand en attendant. J’irais faire sa connaissance, est-ce qu’il ne languit pas trop aux Auches ?
Tu me dis que les jeunes soldats ne partiront pas jusqu’au 15 mai, il est presque sûr que non, tant que la classe 1915 n’est pas partie, eux resteront chez eux, il parait qu’encore on ne sait pas quand elle partira, cette semaine il en part quelques uns mais pas beaucoup.
Je vois qu’avec Ferdinand tu es toujours d’accord, mais c’est bien ce qu’il faut. Dans sa lettre, il me dit que vous vous êtes bien amusé. Tu peux dire à Léon de Chodoreille que c’et un couillon de se faire tant de mauvais sang, on ne le mangera pas plus lui que les autres, un peu de service, ça fait du bien et puis puisque tous les autres partent, il aurait bien honte de rester seul. Ce serait preuve que ce n’est pas un homme. Tu as bien fait de m’envoyer l’adresse de Philémon, je lui écris aujourd’hui. Le bonjour à ses parents.
Le bonjour à Rémy et à Jules en attendant que j’aille faire trier du vinaigre à son couteau. Votre petit soldat qui vous embrasse tous bien tendrement. Ricou.