3 Mars 1915 - Corté - Ma chère Blandinette...

Aujourd’hui mercredi, j’ai reçu une lettre de ta part faite du jour avant celle où il y avait le mandat et je la reçois le lendemain. Je suis très heureux d’apprendre que le papa, son mal de dents lui est pas duré. La maman va-t-elle bien au moins ? Pour quant à moi, je me porte toujours à merveille.
Aujourd’hui, il y a eu marche mais comme moi j’étais de garde je n’y suis pas allé. J’ai quitté la garde à 16h. Ce soir, lorsqu’ils sont arrivés de la marche, ceux qui avaient demandé volontaires ont été habillés à une nouvelle tenue. On leur a donné une capote bleue ainsi que le képi d’un bleu comme l’enveloppe que je t’envoie. On ne leur a rien donné pour le froid. D’habitude on leur donne des gants, une flanelle, un cache-nez, et cette fois-ci on n’en a pas donné. Ils partent vendredi mais ne savent pas où ils vont.
Aujourd’hui, on les a de nouveau rappelés et Albert se trouvant de garde n’y a pas été, alors on l’a rayé. Ce qui fait qu’il ne partira probablement pas de cette fois. Il y en a 35 par compagnie. On va nous donner des pantalons en velours. Pour moi, je ne sais rien du tout quand je partirais mais je n’irais pas au front avant la fin mars, alors il y a encore quelques jours. Dans tous les cas, tu peux être sure que je ne me fais pas de mauvais sang du tout. On part tous ensemble, alors on ne connaît pas le mauvais sang, du reste on est soldat pour ça, alors le courage ne manque pas, tu peux croire. J’en ai plein mes poches. On verra du pays et en même temps, je ferais connaissance avec les boches. Si des fois de Marseille on pouvait avoir une permission, vous verriez la nouvelle tenue et en même temps on se verrait. Dans tous les cas, ne vous faites pas de mauvais sang. Tu me parles déjà lorsque je serais sur le front de vous écrire souvent. A t’entendre, je dois y monter au premier jour. Tu peux être tranquille, je vous écrirai souvent, mais quand j’y serais encore, je n’y suis pas, heureusement, mais crois bien que ce n’est pas ce qui me fait de la bile.
Albert n’a plus le sou, je crois qu’il a écrit chez lui qu’on lui en envoie. Enfin, il travaille pour lui, nous ne sortons pas souvent ensemble. Teyre ce couillou a demandé et part aussi. Je crois qu’ils partent pour compléter un régiment qui part sur le front.
Aujourd’hui, il a fait une véritable journée du mois de mai. En ce moment, il en part beaucoup. Il en arrive aussi beaucoup ici, mais ce n’est pas que des Corses, il y a des boîteux, des borgnes, jusqu’il y en a un qui a une jambe en bois, elle est coupée au-dessus du genou. Alors la pauvre Augustine est aussi enterrée. C’est pourtant trop malheureux, cette pauvre Mélanie est pourtant trop abandonnée, enfin que veux-tu c’est la volonté du bon Dieu, qu’il vous conserve vous tous, c’est ce que je lui demande tous les jours et de ramener auprès de vous.
PS : Plus rien pour aujourd’hui car je finirai par vous boucher les oreilles à force de vous en dire, ni tu n’arriverais pas à le lire. Embrasse bien le papa et la maman pour moi et pour toi les meilleurs petits mimis de ton petit pioupiou qui vous aime et pense à vous. Vareille Henri.