19 Mars 1915 - Corté - Bien chère cousine...

173ème de Ligne, 31ème Compagnie, Caserne du Séminaire, Corté, Corse.

Hier soir, Henri me faisait, de ta part, des remontrances : je suis donc un grand criminel, je reconnais même que je mérite d’être fusillé ou tout au moins pendu haut et court. Mon crime, le voici : je ne t’ai pas écrit assez souvent. Je mérite la corde, il n’y a pas à tortiller. Tout de même, je réclame un peu d’indulgence de ta part, car me voici prêt à racheter ma faute. En effet, aujourd’hui pour avoir le temps de t’écrire, je me suis levé à 9h du matin, un peu plus tôt que d’habitude : tu comprends bien que se lever à 9h est un rude sacrifice ? Tu vois qu’en Corse, on se sacrifie pour Mademoiselle parce qu’elle vous a fait des reproches ! Soyez au moins sensible à mes sacrifices !!!!
Il ne te faudrait pas prendre à la lettre tout ce que je viens de te dire, tu comprendrais aisément que c’est tout pour rire.
Maintenant, parlons un peu plus sérieusement. Nous sommes tous les deux en parfaite santé, bien que nous soyons à l’hôpital. Nous faisons même tout ce que nous pourrons pour y rester le plus longtemps possible. Le Régime est bon, nous en profitons.
De plus, pendant ce temps, les autres peuvent partir et nous nous restons dans ce maudit pays de Corté. Cette dernière raison ne me fait guère plaisir car je languis de quitter ce pays, mais enfin, ça console nos bons parents qui, sans nul doute, préfèrent nous savoir en Corse qu’au front.
Mille choses de ma part à tes bons parents, dis leur qu’on pense souvent à eux et qu’on ne désespère pas de les revoir un jour.
Reçois toi-même mes plus sincères amitiés. Ton cousin dévoué, Albert.