13 février 1916 - Marogols - Chère Eugène et votre famille, sans oublier Blandine...

Oui j’ai bien tardé à vous écrire car voici j’ai été évacué le 12 décembre pour une bronchite que je ne savais pas où l’on me conduirait. L’on m’a conduit à Vittel dans les Vosges. Ca pas solide à tous les jours, je m’attendais pour aller en permissions de 7 jours. Mais étant que jamais ma maladie allait jamais mieux, un bon jour, l’on me propose pour l’intérieur. Je vais passer la visite à Neufchateau. Que le major me dit pour le Midi, alors à savoir où tu iras. Car le midi est bien grand. En route Dijon, Lyon, Avignon, Tarascon, Nîmes, Montpellier, Cette, Bézier et l’on me remonte sur le Véron et ma voici dans la Lozère. J’ai resté encore 8 jours attente à la préfecture que l’on m’a amené à Marogols. Là je suis très bien. Je ne souffre pas, je tousse encore un peu mais ce n’est rien. Bien nourri, rien nous manque. Je suis ici à l’engrais et quand je serai assez gras, on m’y enverra de nouveau. La première fois, m’ont pas trouvé assez bon pour me le faire, nous irons xx la deuxième fois. Que voulez-vous, nous sommes arrivés dans un temps qui est si critique et que les homme n’abondent pas trop et pourtant il nous faut aller jusqu’au bout. Mais nous les aurons car déjà nous en tenons un bon nombre.
Oui cher Eugène, je vous plaisante bien mais ne croyez pas que ma tête soit ici à Marogols. Oui je pense aux pauvres Camarades qui y sont dans ces maudits trous, je me couche pas sans penser à eux. Car vous en avez une idée, mais encore c’est pas celle-là. La souffrance du froid, des vivres et le moral que vous avez dans la tête. Ah c’est triste ? Que Dieu ne nous abandonne pas et qu’il y mette la main, pour faire finir ce déluge. Laissons faire car nous y connaissons rien.
Cher Eugène, je suis ici dans la Lozère, le pays n’est pas plus bon qu’à Désaignes, rien que montagne, autrement il y a de la vigne. Comme à Désaignes, en ce moment, les montagnes sont blanches de neige et il gèle la nuit, le jour très bon. J’ai eu des nouvelles de Henri qui m’écrit très souvent, qui me dit qu’il ne se fait pas de mauvais sang et que la santé va très bien. Ainsi que de Rémy qui me dit qu’il est toujours à Troyon dans la Meuse, en bonne santé. Voici ce que j’aurais à vous dire de vous résoudre, chacun a son destin sur cette terre, l’un mauvais, l’autre bon. Encore rien n’est fini. Il y en a beaucoup qui se croient à l’abris, qu’un jour faudra bien qu’ils y aillent.
Cher Eugène, parlons plus de ce destin. Je compte aller vous voir et peut-être sans bien attendre car nous connaissons ce métier. Aujourd’hui, ne nous trouve pas guéri, mais demain bon, j’irai toujours passer à la commission si me donnait une convalescence et si je pouvais avoir un mois, j’en aurais bien plaisir. En attendant l’hiver aurait passé un peu.