31 juillet 1915 - le front - Ma chère petite sœur...

Je réponds à ta lettre que j’ai reçue ce soir avec beaucoup de plaisir en constatant que vous êtes toujours tous en bonne santé. Je vois que vous devez avoir fini de charrier les gerbes puisque vous avez trouvé Rochedieu, alors son fils a été tué, c’est malheureux. Je crois que Teyre qui était en Corse avec moi est tué aussi. Ce n’est peut-être pas encore bien sûr. Pour moi je suis toujours en très bonne santé.
Ce matin, nous sommes allés en marche. Plus je reste ici, plus le pays me convient naturellement. Pas là où c’est bombardé. Dans les fermes, on voit de superbes chevaux et puis de jolis petits poulains. On en élève beaucoup. C’est le moment de la moisson.
Ce matin, j’ai même vu une femme qui moissonnait avec la faux lorsqu’elle l’avait. Elle posait sa faux et allait ramasser la paille. Tu vois que partout on s’arrange comme on peut, mais ici presque tous ont des machines. Là-bas nous sommes aux derniers du monde. Avec tout ce que j’ai vu cette année, tu peux croire que lorsque je rentrerai, j’en aurai à vous dire. Il y a aussi de belles vaches mais le travail est tout fait par les chevaux.
Ce soir, je voulais aller au Salut dans un petit village à 1 km d’ici, mais voilà que l’escouade est de garde ainsi que demain dimanche, alors je ne pourrai pas aller à la messe, enfin ce n’est pas de ma faute.
Je ne me fais toujours pas de bile et je pense bien que vous en faites de même. Tu me dis que Rémy bat chez lui. Ca me fait penser que l’année dernière, nous étions ensemble.

PS : A cette époque-ci, j’étais emmerdé plus qu’aujourd’hui, on se faisait plus de mauvais sang. A présent on y est XX.

PS2 : plus rien pour aujourd’hui, le bonjour à l’oncle Rémy, chez lui et pour vous tous les plus tendres caresses et amitiés de votre petit Henri.