16 mai 1915 – le front - Ma chère Tinette…

Malgré que je ne reçoive pas de tes nouvelles, je t’écris quand même assez souvent, presque tous les jours. Je pense bien que tu dois recevoir mes lettres. Je me porte toujours à merveille et j’espère que vous êtes tous de même.
Je suis toujours dans un petit village où j’entends bien les coups de canon. Ces anciens chasseurs sont tout à fait gentils avec nous. Je suis avec Tison, lui dans la deuxième escouade et moi dans la première. Nous couchons ensemble.
Aujourd’hui, nous avons un temps superbe alors nous en avons profité pour faire la lessive tous les deux. Mais on n’est pas trop ensemble, car il faut laver dans un seau et tu peux croire qu’on ne se fait pas de mauvais sang avec ces vieux, et nous sommes heureux d’être avec eux, car ils sont au courant du métier et il y en a qui sont ici depuis les premiers jours de la mobilisation. Par ici, la récolte est tout à fait jolie. Il vous faudrait voir ces vaches, les jolies mamelles qu’elles ont. Aussi, elles mangent à plein nez. On les met dans les prairies où il y a déjà beaucoup d’herbes. Elles sont noires et plus grandes que chez nous et en très bon état. Je trouve qu’il y a de chics fermes et puis ils sont très bien outillés. C’est un très bon pays, tout plein et puis du bon terrain. Les gerbiers sont encore dans les champs, recouverts de paille.
Nous sommes toujours très bien nourris, et à chaque repas nous avons toujours 2 ou 3 verres de vin ou de café. Aussi le vin est cher dans les cafés, 18 à 20 sous le litre, alors on n’en boit pas souvent. La bière n’est pas chère, 5 ou 6 sous le litre. Le lait est à 4 ou 6 sous aussi. Le matin, de temps en temps j’en prends un demi litre avec du pain et j’avale ça. Je trouve que ça ne me fait pas de mal.
Plus grand-chose pour aujourd’hui. Ne vous faites pas de mauvais sang car moi je ne m’en fais pas du tout. Votre petit chasseur qui vous embrasse tous bien tendrement. Riri.
Je pense que vous devez avoir avancé les hommes de la vigne. Est-elle jolie ainsi que les blés et les prairies. Il faudrait peut-être commencer à la soufrer et sulfater.
PS : Quand passe L le Conseil de révision, écris-moi de suite ce qu’a fait Henry et donne lui le bonjour ainsi que chez lui.
PS : N’avez-vous pas encore mis les vaches au champ, il faudrait mieux garder le foin qui est dedans.