8 avril 1915 (arrivée le 13 avril) - Corté - Ma chère Blandinette…

Je réponds à ta petite lettre que j’ai reçue ce matin avec grand plaisir en apprenant que vous êtes toujours en bonne santé. Pour moi, je puis t’en dire de même, ma santé est toujours excellente et en même temps tu ne peux pas t’imaginer le bon sang que l’on se fait ici à la caserne.
Je m’en vais t’expliquer la marche que nous avons faite hier. Nous sommes allés environ à 15 km de Corté. Sur toute cette distance, nous avons vu que des rochers et des rochers à pic, il y en avait qui devaient avoir 100 m de haut et à pic, c’était effrayant et curieux à voir. Jamais tu ne pourras te figurer ce que ressemble cette Corse. Il faut le voir pour pouvoir le comprendre. Nous passions par un chemin rempli de cailloux comme la tête et ce n'était pas trop commode pour y marcher. On suivait le long d’un ruisseau et de chaque côté de ce ruisseau sur une longueur de 5 ou 6 km, il y avait des châtaigniers, mais juste au bord du ruisseau, car au-dessus du chemin il était impossible même aux chèvres de pouvoir y grimper. Entre ces rochers, il y avait quelques pins. De ces pins d’Espagne. Il y en avait qui étaient même très gros et d’autres se pourrissent sur place et tout droit parce que on ne peut pas les sortir, on ne fait que les regarder de loin. Sur les branches de ces pins, il y avait du gui comme chez nous sur les pommiers, ce que je n’avais vu. J’en vois des curiosités ici.
Tu me dis que tu voudrais bien y être dans ce pays et bien moi je te dis que tu y deviendrais folle. Tu n’oserais même pas le regarder jusqu’à hier, je n’avais pas encore vu le plus joli, nous étions presque dans la neige. Elle était tout à fait près de nous. Sur ces montagnes au milieu des neiges et dans les rochers, il y a un lac, c’est ce que je voudrais bien voir. Il était encore à 7 ou 8 km d’où sommes allés.
Les pois commencent à fleurir, on voit des pommes de terre qui sortent bien jolies.
Ce matin, je suis allé laver mais tu sais maintenant je suis un artiste laveur. Je dois laver aussi bien que toi. Mon linge est blanc et propre et joli.
Demain il en part encore 10 de la compagnie. On nous fait partir peu à peu mais moi je ne suis pas encore habillé, tu dois avoir mal compris. Je ne crois pas t’avoir dit qu’on m’avait de nouveau habillé, mais lorsqu’on voudra me faire partir, on m’aura vite habillé, enfin pour le moment je ne sais absolument rien quand nous partirons. Nous aurons le plaisir de voir arriver les bleus.
Vous avez déjà commencé à semer des pommes de terre. Vous êtes vaillants.
Pour l’argent faites comme vous voudrez. J’en ai encore, alors il faudrait l’envoyer de suite au cas où je partirais.
Plus rien pour aujourd’hui, votre petit Soldat qui vous embrasse tous bien tendrement. Ricou.