28 janv. 1915 (lettre arrivée le 4 fév.) – Corté - Ma chère Blandinou…

Je réponds à ta lettre que je viens de recevoir avec grand plaisir, surtout en m’apprenant que vous êtes en assez bonne santé, et bien moi aussi je me porte toujours à merveille et le travail que nous faisons n’est jamais trop pénible.
Hier nous avons fait une marche manœuvre et nous avons fait la soupe en plein air après on nous a payé le café et un quart de vin. Le premier canon que je bois à la santé du gouvernement. On nous a fait déployer en tirailleur devant le Commandant, capitaine, lieutenants et sous-lieutenants. Il a passé un moment que ça bardait. Heureusement ça n’a pas duré.
Aujourd’hui, nous sommes de nouveau allés au tir et ce soir de 5h30 à 7h, avons fait une petite marche de nuit et là on nous a appris à nous orienter. On a tous trouvé l’étoile polaire, comme l’avait tant dit le papa qu’on le lui faisait faire. Ce qu’il y a de bon, c’est qu’on ne se fait pas de mauvais sang. Alors en faisant ces petits tours de brigands, tu as peur que je me fasse attraper, mais tu peux être tranquille va, alors je me referais brave hein : Quant au papier que tu m’envoies, je ne sais pas combien ça fait mais je te l’ai toujours renvoyé à moins d’une feuille que j’ai envoyé à Lyon. Je crois que ça doit arriver et tu peux continuer car ça me fait des économies.
Tu me dis que Laurent trouve qu’on le fait barder et bien moi de ce côté, je ne me plains pas du tout. On n’a rien à astiquer pendant l’exercice. Toutes les heures on a 10 minutes de pose et à 1h, on en a 20. Je m’en vais lui écrire ce soir aussi.
Pour l’argent d’Albert, je n'en sais pas davantage. Tu me dis qu’on lui a envoyé 10 fr et lui me dit de 5 fr. Alors je n’y comprends rien. Dans tous les cas, il n’a qu’à se débrouiller. Je mange toujours quelques oranges et bois quelques canons de vin.
Hier soir encore, de la neige mélangée de pluie. Ce matin c’était blanc mais dans la journée, elle a fondu. Ici le temps n’est pas froid heureusement.
Demain, il y a un autre convoi de soldats pour le front et de caporaux et sergents et de temps en temps, il arrive quelque sergent blessé pour remplacer ceux qui partent et aussi de ces vieux corses réformés qui ne comprennent pas le français. Ca doit leur être dur à faire les imbéciles comme nous.
Plus rien pour aujourd’hui. Embrasse bien le papa et la maman pour moi, surtout ne portez pas peine car ici je ne risque rien. Maintenant je ne vous écris qu’un jour ou l’autre, car tous les jours, ça me fait bien du travail.
Un gros mimi à Riri, le bonjour à Rémy. Ton petit soldat qui pense à vous. Vareille H.
PS : Aujourd’hui, j’ai reçu une lettre de l’Oncle Henri et une autre de André des Nonnières qui me dit que son fils est parti du côté de Paris.
PS 2 : Bonjour d’Albert