Je réponds à ton aimable lettre que j’ai reçue hier soir avec tant de plaisir en apprenant que vous êtes toujours tous en bonne santé, et puis tous les compliments que tu me fais sur ma photo en ayant l’air de te foutre de ma poire. Tu trouves que je suis bien chargé, il me manque encore la musette et le tison, dont je me sais repenti de ne pas l’avoir pris, puis le sac n’est pas complet mais il doit peser 10 ou 12 kg. Lorsqu’il est complet, il pèse environ 30 kg, alors il commence à embarrasser.
Quant à ma moustache, tu ne sais pas ce que j’y passe ? de la merde de cayon que je ramasse par là dans le coin des rues de Corté, alors c’est dur tu sais si ça les fait pousser en toute hâte. Quant au guêtre en cuir, je ne crois pas t’avoir dit que je les avais, on me les donnera quand je partirai d’ici mais pas plus. Pour ma santé, elle est toujours très bonne. Je travaille toujours pour m’engraisser car l’appétit marche très bien et le travail ne me gêne pas trop en ce moment. D’un manière, ça ne durera pas assez, mais quand même je ne peux plus aller me payer des choux à la crème, car on ne me laisse pas sortir, alors tu sais en ce moment, je fais des économies par force.
Tu me dis qu’il y fait bien beau temps, mais depuis que tu as fait ta lettre, il a dû y passer des jours qu’il ne faisait pas chaud, car j’en ai vu les preuves ici, mais à présent il fait de nouveau bien beau. Je vois d’après ce que tu me dis que vous êtes en avance en vos travaux, c’est très bien pendant que moi je fais le flandrin ici. Je vois que vous bûchez tant que vous pouvez, moi qui me lève à 9h parce que le besoin de pisser me sort du lit lorsque j’ai mangé la soupe, je m’étends sur mon lit et là je fais une cigarette et je la fume, alors après je me lève et me met à écrire. Voilà tout mon travail, pense si c’est une bonne vie.
Hier soir, deux de mes amis sont venus me voir et m’ont apporté 7 lettres alors tu vois si j’en ai des correspondances. Il y en avait une de la Tante Victorine qui me dit que l’oncle a eu une permission de 15 jours, mais il est déjà reparti. Elle me charge de vous dire bien des choses de sa part.
Ils m’ont dit qu’à la caserne, ça devenait sérieux. Le lieutenant est parti, on a changé le sergent major, celui qui est venu, il paraît que c’est une vraie vache, il ne leur parle que de les foutre en prison ou de leur faire passer un conseil de guerre et l’adjudant, ce manchot, c’est une sale bite aussi, mais pour moi je n’ai pas à me plaindre. Jamais personne ne m’a rien dit. Celui qui se montre sur ma photo, c’est un élève cabot, un nommé Martin, je ne sais pas d’où il est.
J’ai reçu une lettre de Chodoreille, il paraît que Léon se fait du mauvais sang de partir mais c’est un couillon, car il sera mieux que chez lui. Il y a bien quelques moments où on est emmerdé, mais aussi on passe bien de belles journées.
Enfin je ne vois plus grand-chose à te dire pour aujourd’hui. Embrasse bien le papa et la maman pour moi et toi, fais-toi embrasser. Le bonjour à Rémy et à Jules. Ton petit frère qui t’aime beaucoup. Vareille Henri.