Deux mots pour vous faire savoir de mes nouvelles et en apprendre des vôtres pour moi. Je me porte toujours à merveille, et je désire de tout cœur que ma lettre vous trouve tous de même.
Aujourd’hui, on nous a habillé quelques uns, mais pas tous, car les habits ne leur abondent pas trop. Et puis, nous sommes aussi une bonne bande, et il en aura toujours.
Ce soir, nous avons été nous promener en ville. Mais il n’y a rien de curieux, aussi on nous donne les habits qui ne sont pas fameux, puisqu’ils sont déchirés. Les képis sont tous sales et ne valent rien non plus. On nous a donné aussi le fusil, mais pas de XX, car il n’y avait pas non plus pour tous. Je n’ai point de sac non plus. J’ai pourtant trouvé une paire de souliers après avoir assez cherché, j’avais caché les miens, autrement j’en aurais pour touche car ceux qui avaient bon, les gardaient. On a dit qu’on les payera ainsi que tout le reste. On m’a donné une paire de caleçons en flanelle et une chemise. Mais ceux qui en avaient deux, touchaient pas. Il n’y a pas de flanelle pour tous.
Il faut manger les uns après les autres. Ca va bien que nous avons un bon caporal de chambre qui les fait manger aussi.
Enfin on n’est pas mieux ici qu’ailleurs, et encore c’est le pays du XX.
On s’est couché sur une paillasse en paille avec une couverture sans drap, ni rien, mais on y dort bien quand même.
Il y a beaucoup d’endroits où on a que des ânes ou mulets avec des charges sur leur dos, et même partout nous avons des montagnes à pic, on ne voit que des rochers. Quelques fichus coins de vigne mais pas de terre cultivée. C’est un bien un sale pays.
Ce matin, on nous a fait voir un petit exercice et après-midi, on nous a habillé puis on nous a conduit en ville pour nous faire prendre des douches à l’eau chaude. Nous avons assez de pain, mais nous avons besoin d’autres quelques choses pour manger, car il n’y a que de la soupe et un peu de rata pour l’accompagner. Ne vous faites pas au moins de mauvais sang, car ici on ne s’en fait pas.
Votre fils qui pense à vous. Bonjour à Rémy, Jules et au voisin.